
I. LA SCIENCE DE LA MÉDIORITÉ : NEUROBIOLOGIE DE L’ACCEPTATION
« LE CERVEAU DU « NUL«
QUAND VOTRE ÉQUIPE — NOTRE ÉQUIPE, DISENT-ILS — ÉVOLUE SUR LES PLUS GRANDES PELOUSES DU MONDE, SOUS LES PROJECTEURS D’UNE COUPE DU MONDE, ET QU’ELLE SE CONTENTE D’UN MATCH NUL, QUELQUE CHOSE DE PROFOND SE JOUE DANS LA CHIMIE CÉRÉBRALE DES SUPPORTERS. LA DANSE QUI SUIT, CETTE LIESSE DÉMESURÉE POUR UN POINT PARTAGÉ, N’EST PAS SIMPLEMENT DE L’OPTIMISME : C’EST LA DOPAMINE DE LA SURVIE, NON CELLE DE LA VICTOIRE.
LE CERVEAU LIMBIQUE, CETTE STRUCTURE ARCHAÏQUE HÉRITÉE DE NOS ANCÊTRES, CONFOND L’ÉVITEMENT DU DANGER AVEC L’ACCOMPLISSEMENT. SÉCRÉTER DE LA DOPAMINE FACE À UN MATCH NUL, C’EST COMME LE PRIMATE QUI SALUE L’ABSENCE DE PRÉDATEUR : LE SOULAGEMENT REMPLACE LA CONQUÊTE.
LES NEUROSCIENCES NOUS APPRENNENT QUE LE CERVEAU HUMAIN ADAPTE SES SEUILS DE RÉCOMPENSE.
FACE À L’ÉCHEC RÉPÉTÉ, IL NE S’EFFONDRE PAS — IL RECALIBRE.
C’EST LE PRINCIPE DE L’ALLOSTASE : LE SYSTÈME DE RÉGULATION CHANGE SES PROPRES PARAMÈTRES POUR MAINTENIR L’HOMÉOSTASIE PHYSIQUE. AINSI, LE MATCH NUL DEVIENT « ACCEPTABLE », PUIS « HONORABLE », PUIS « À CÉLÉBRER ». LE CERVEAU PREFRONTAL, SIÈGE DE LA RATIONALISATION, CONFECTIONNE DES RÉCITS : « C’ÉTAIT UN MATCH DIFFICILE, L’ADVERSAIRE ÉTAIT FORT, L’ESSENTIEL EST DE NE PAS PERDRE. »
C’EST LA DISSOCIATION COGNITIVE EN ACTION — LE MÊME MÉCANISME QUI, DANS DES CONTEXTES EXTRÊMES, PERMET AUX VICTIMES DE NORMALISER L’INSUPPORTABLE. MAIS IL Y A PIRE : LA CONTAGION ÉMOTIONNELLE.
LES NEUROSCIENCES SOCIALES (LES TRAVAUX DE GIACOMO RIZZOLATTI SUR LES NEURONES MIROIRS, PUIS CEUX DE VITTORIO GALLESE SUR L’INCARNATION DE L’INTERSUBJECTIVITÉ) MONTRENT QUE LES ÉMOTIONS SE TRANSMETTENT PAR MIMÉTISME INCONSCIENT.
QUAND UN SUPPORTER DANSE, LES NEURONES MIROIRS DES AUTRES S’ACTIVENT, REPRODUISANT L’ÉMOTION SANS FILTRE CRITIQUE. LA FOULE DEVIENT UN SYSTÈME COUPLÉ, OÙ CHAQUE INDIVIDU RENFORCE LA CROYANCE COLLECTIVE.
LE MATCH NUL, OBJECTIVEMENT MÉDIOCRRE, DEVIENT SUJECTIVEMENT ÉVÉNEMENT PAR RÉSONANCE ÉMOTIONNELLE.
C’EST L’EFFET DE GROUPE DÉCRIT PAR GUSTAVE LE BON, MAIS NEUROBIOLOGIQUEMENT INCARNÉ.
ET CE NIVEAU DE MÉDIOCRITÉ ?
C’EST UN ATTRACTEUR ÉTRANGE DANS L’ESPACE DES COMPORTEMENTS COLLECTIFS — UN ÉTAT STABLE VERS LEQUEL LE SYSTÈME CONVERGE MALGRÉ LES PERTURBATIONS.
COMME EN PHYSIQUE DES SYSTÈMES DYNAMIQUES, UNE FOIS QU’UN ATTRACTEUR EST ATTEINT, IL FAUT UNE ÉNERGIE CONSIDÉRABLE POUR EN SORTIR.
LE « NIVEAU DE MÉDIOCRITÉ » DEVIENT PATHOLOGIQUEMENT STABLE, AUTO-ENTRETENU PAR DES RÉTROACTIONS POSITIVES : ON CÉLÈBRE LE NUL, DONC ON NE S’AMÉLIORE PAS, DONC ON FAIT D’AUTRES NULS, DONC ON ABAISSE ENCORE LE SEUIL DE CÉLÉBRATION.
C’SST LA SPIRALE DE L’ABAISSEMENT, LA DESCENTE LENTE VERS UN ÉQUILIBRE DE MÉDIOCRITÉ OÙ L’EXCITATION NEUROLOGIQUE REMPLACE L’EXCELLENCE.
II. ÉLÉGIE DU LIBANGA : LE TRAIN, LES OMBRES, LE MANTRA
QUANT À MOI, JE PRENDS LE TRAIN POUR LE LIBANGA (CAILLOUX) — CE NOM QUI SONNE COMME UNE GÉOLOGIE DE L’ÂME, UN AMONCELLEMENT DE PETITES PIERRES OÙ L’ON TRÉBUCHE, OÙ L’ON S’ASSOIT POUR NE PLUS VOIR LE MONDE. OU PEUT-ÊTRE QUE CAILLOUX EST UN ÉTAT D’ESPRIT, UNE STATION INTERMÉDIAIRE ENTRE LE DÉPART DE L’AMBITION ET L’ARRIVÉE DU RENONCEMENT. DANS MES OREILLES, UNE CHANSON TOURNE EN BOUCLE, S’IMPOSE À MA CONSCIENCE COMME UN MANTRA — CETTE RÉPÉTITION OBSÉDANTE QUI FINIT PAR STRUCTURER LA PENSÉE ELLE-MÊME, QUI DEVIENT INCANTATION SANS DIEU, PRIÈRE SÉCULARISÉE ADRESSÉE AU VIDE.
LES MANTRAS, DANS LES TRADITIONS VÉDIQUES, NE SONT PAS DE SIMPLES RÉPÉTITIONS : ILS SONT DES VIBRATIONS QUI SCULPTENT LA MATIÈRE MENTALE, DES FRÉQUENCES QUI RÉORGANISENT LES PATTERNS NEURONAUX. MA CHANSON À MOI, ELLE NE LIBÈRE PAS — ELLE ENFERME.
ELLE CRÉE UNE BULLE SONORE OÙ LE MONDE EXTÉRIEUR SE DISSOUT, OÙ LE STADE, LES DANSEURS, LES CÉLÉBRATIONS DU NÉANT DEVIENNENT AUSSI LOINTAINS QUE DES ÉCHOS SOUS L’EAU.
BOKO ZONGA MABOKO PAMBA, C’EST LE LYRISME DE L’ISOLEMENT, LA POÉSIE DU RETRAIT FACE À L’INDIGNITÉ DU SPECTACLE.
ET AUTOUR DE MOI, DANS CE WAGON QUI M’EMPORTE, LES GENS NE SONT PLUS QUE DES SILHOUETTES — DES BILILI, DES OMBRES SANS VISAGE, SANS VOIX, SANS HISTOIRE.
JE LES VOIS, MAIS JE NE LES APERÇOIS PAS.
ILS PASSENT, FLOTTENT, S’EFFACENT, COMME CES NÉGATIFS PHOTOGRAPHIQUES QU’ON EXPOSE À LA LUMIÈRE POUR VOIR APPARAÎTRE CE QUI N’ÉTAIT PAS LÀ.
SONT-ILS RÉELS ?
SUIS-JE ENCORE MOI-MÊME, PRISONNIER DE CETTE RÊVERIE OÙ LE MONDE EXTÉRIEUR SE DISSOUT DANS LA RÉPÉTITION MUSICALE ? BOKO ZONGA MABOKO WOLOLO WOLOLO WOLOLO !
LE TRAIN DEVIENT ALORS VAISSEAU DE L’ENTRE-DEUX, ESPACE LIMINAL OÙ L’IDENTITÉ SE LIQUÉFIE, OÙ LE SUJET ET L’OBJET S’ÉCHANGENT DANS UNE DANSE HYPNOTIQUE.
NKOLÔ, ELOKO NINI OLINGI OLOBELA NGAYI ? SEIGNEUR, QUE VEUX-TU ME DIRE ?
CETTE QUESTION N’ATTEND PAS DE RÉPONSE. ELLE ÉT LE CRI D’UNE CONSCIENCE QUI CHERCHE UN SENS LÀ OÙ IL N’Y EN A PEUT-ÊTRE PAS, QUI INTERROGE LE VIDE, QUI ESPÈRE CONTRE TOUTE ÉVIDENCE QU’UNE VOIX SURGIRA DU BROUHAHA DES OMBRES. C’EST LA LITANIE DU DÉSERT, LA PRIÈRE DU PSALMISTE DANS UN MONDE SANS PSAUMES.
DANS LA TRADITION BANTU ET LES SPIRITUALITÉS KONGO, LE NKOLÔ N’EST PAS DISTANT — IL PARLE PAR SIGNES, PAR ÉPREUVES, PAR SILENCES.
MAIS ICI, LE SILENCE ÉST TROP PROFOND, LE SIGNE TROP OBSCUR.
LA QUESTION RESTE SUSPENDUE, VIBRATION SANS RÉSONANCE, MOT LANCÉ DANS UN PUITS SANS FOND.
LE LYRISME DE CE MOMENT, C’EST CELUI DE LA MÉLANCOLIE STRUCTURALE — NON PAS LA TRISTESSE PASSAGÈRE, MAIS CETTE DISPOSITION ONTOLOGIQUE QUI FAIT DE L’ÂME UN LIEU DE PERTE PERMANENTE. COMME DANS LES ÉLÉGIES DU DUINO DE RILKE, OÙ L’ANGE N’EST PAS MESSAGER DE JOIE MAIS DE TERRIBLE BEAUTÉ, OÙ LA GRANDEUR NE SE MESURE PLUS À L’ACCOMPLISSEMENT MAIS À LA CAPACITÉ DE SUPPORTER L’INACCOMPLI.
LE TRAIN POUR LE CAILLOUX, C’EST LE TRAIN DE CETTE ÉLÉGIE — LENT, MONOTONE, PORTEUR D’UNE BEAUTÉ TRISTE QUI NE SE DÉCLARE PAS, IL MÈNE VERS L’INDÉPENDANCE.
III. LA SPIRITUALITÉ DE L’ÉCHEC : THÉODICÉE DU MATCH NUL
DIEU ET LE SCORE DE 1-1
REVENONS-EN À L’ESSENTIEL, CAR IL Y A UNE VÉRITÉ QUE L’ON NE SAURAIT ÉLUDER : ON NE VIENT PAS DANS UNE COMPÉTITION POUR SE CONTENTER D’UN « NUL ».
MAIS CETTE VÉRITÉ, ELLE EST AUSSI SPIRITUELLEMENT NAÏVE, CAR QU’EST-CE QUE LA VIE, SINON UNE COMPÉTITION OÙ LE « NUL » — LE MATCH NUL, LE STATU QUO, L’ABSENCE DE DÉCISION — EST PEUT-ÊTRE LE RÉSULTAT LE PLUS FRÉQUENT ?
DANS LA THÉOLOGIE CHRÉTIENNE, LE PROBLÈME DU MAL (THEODICAEA) INTERROGE : COMMENT UN DIEU BON PEUT-IL PERMETTRE LE MAL ?
TRANSPOSONS : COMMENT UN DIEU DU FOOTBALL PEUT-IL PERMETTRE LE MATCH NUL ?
LA RÉPONSE DES THÉOLOGIENS — QUE LE MAL EST ABSENCE DE BIEN, PRIVATIO BONI — S’APPLIQUE ICI : LE MATCH NUL N’EST PAS UNE MALÉDICTION, C’EST L’ABSENCE DE BÉNÉDICTION. CE N’EST PAS LA DÉFAITE, C’EST LE NON-ÉVÉNEMENT, LE VIDE OÙ DIEU N’A PAS PARLÉ.
MAIS DANS LES SPIRITUALITÉS AFRICAINES, ET PARTICULIÈREMENT DANS LA COSMOLOGIE KONGO, LE MONDE N’EST PAS BINAIRE. IL Y A LE NKISI — LA FORCE, LE MÉDICAMENT, L’ACTE — ET IL Y A LE MVWAMA — L’ÉQUILIBRE, LA PAIX, L’HARMONIE.
LE MATCH NUL, DANS CETTE PERSPECTIVE, POURRAIT ÊTRE LU COMME MVWAMA : UN ÉQUILIBRE DES FORCES, UN MOMENT OÙ LE COSMOS REFUSE DE TRANCHER. SAUF QUE LE MVWAMA DU MATCH NUL N’EST PAS L’HARMONIE DES SAGES, C’EST L’IMPASSE DES INCAPABLES.
C’EST LE MVWAMA DU MARASME, NON CELUI DE LA SAGESSE. LE SUPPORTER QUI DANSE, LUI, VIT UNE SPIRITUALITÉ DE SUBSTITUTION.
FAUTE DE TRANSCENDANCE RÉELLE — LA VICTOIRE, L’EXCELLENCE, LE DÉPASSEMENT — IL INVENTE UNE TRANSCENDANCE FACTICE. C’EST LE FÉTICHISME DU RÉSULTAT, OÙ L’OBJET (LE POINT DU MATCH NUL) DEVIENT PORTEUR D’UNE VALEUR QU’IL N’A PAS.
COMME LE FÉTICHE NKISI CONGOLAIS, QUI CONCENTRE LE POUVOIR SANS LE POSSÉDER INTRINSÈQUEMENT, LE MATCH NUL DEVIENT RELIQUE D’UNE GLOIRE QU’IL NE CONTIENT PAS.
LA DANSE AUTOUR DE CE FÉTICHE EST RITUEL DE DÉSESPOIR, INVOCATION D’UN DIEU QUI N’EXISTE PAS.
ET MA QUESTION AU NKOLÔ — ELOKO NINI OLINGI OLOBELA NGAYI ? — ELLE PREND ALORS UNE DIMENSION THÉOLOGIQUE.
N’EST-CE PAS LE CRI DU JUSTE FACE À L’ABSENCE DE DIEU ?
COMME JOB SUR SON FUMIER, COMME JÉSUS SUR LA CROIX (« POURQUOI M’AS-TU ABANDONNÉ ? »), COMME LES SAINTS TÉNÈBRES DE JEAN DE LA CROIX, JE DEMANDE UN SENS À CELUI QUI SE TAIT.
MAIS LE SILENCE DE DIEU, DANS LA TRADITION MYSTIQUE, N’EST PAS ABSENCE — IL EST PRÉSENCE TROP PLEINE, LUMIÈRE QUI AVEUGLE, PAROLE QUI ASSOURDIT.
PEUT-ÊTRE QUE LE NKOLÔ ME PARLE DÉJÀ, DANS LE SILENCE DU TRAIN, DANS LA RÉPÉTITION DU MANTRA, DANS L’OMBRE DES PASSAGERS.
PEUT-ÊTRE QUE LE MESSAGE EST PRÉCISÉMENT L’IMPOSSIBILITÉ DU MESSAGE, L’APPEL À SUPPORTER L’INSONDABLE.
LA SPIRITUALITÉ DU MATCH NUL, C’EST CELLE DU DÉSERT THÉOLOGIQUE — NON PAS L’ABANDON DE LA FOI, MAIS LA FOI QUI SE NOURRIT DE SON PROPRE ÉCHEC.
DANS LE DÉSERT, IL N’Y A PAS DE MIRACLE, SEULEMENT LA MARCHE.
DANS LE MATCH NUL, IL N’Y A PAS DE GLOIRE, SEULEMENT LA PRÉSENCE.
ET CETTE PRÉSENCE, AUSSI PAUVRE SOIT-ELLE, PEUT DEVENIR ASCÈSE, EXERCICE SPIRITUEL DE L’ACCEPTATION SANS RÉSIGNATION.
MAIS IL Y A UNE FRONTIÈRE FINE ENTRE L’ASCÈSE ET LA MÉDIOCRITÉ, ENTRE L’ACCEPTATION SAGE ET L’ABDICATION LÂCHE.
C’EST CETTE FRONTIÈRE QUE JE CHERCHE, DANS LE TRAIN, DANS LE MANTRA, DANS MA QUESTION SANS RÉPONSE: BA KANGI NGA NA BOLOKO MAMA, NA SIMA NA NGAYI OBALI MOSUSU EH, OKO ZONGA MABOKO PAMBA, OKO ZONGA MABOKO WOLOLO WOLOLO WOLOLO EH, NZELA EKO KOMELA YO MOLAYI, MAKOLO EKO KOMELA YO KILOS !
IV. LE COLISÉE ET LE STADE : DU PANEM ET CIRCENSES AU NUL ET DANSES
ET MAINTENANT, PLONGEONS DANS LES PROFONDEURS HISTORIQUES ET PSYCHANALYTIQUES, CAR CE QUE NOUS VIVONS AUJOURD’HUI N’EST PAS NEUF — IL EST ARCHÉTYPAL, INSCRIT DANS LES STRATES DE L’INCONSCIENT COLLECTIF COMME UNE MÉMOIRE QUE NOUS NE SAVIONS PAS AVOIR. LE COLISÉE, CE FLAVIAN AMPHITHEATRE INAUGURÉ EN 80 APRÈS J.-C., N’ÉTAIT PAS QU’UN STADE.
C’ÉTAIT UNE MACHINE POLITIQUE, UN DISPOSITIF DE GOUVERNEMENT PAR LE SPECTACLE. L’EMPEREUR OFFRAIT AU PEUPLE ROMAIN — CETTE PLEBS QUE CICÉRON MÉPRISAIT ET QUE JUVÉNAL DÉSIGNAIT COMME LE DÉTENTEUR DU POUVOIR RÉEL — DU PAIN ET DES JEUX (PANEM ET CIRCENSES).
MAIS CES JEUX N’ÉTAIENT PAS INNOCENTS. ILS ÉTAIENT RITES DE CATHARSIS COLLECTIVE, OÙ LA VIOLENCE ORDONNÉE, RITUALISÉE, CONTENAIT LA VIOLENCE SOCIALE POTENTIELLE. LE GLADIATEUR QUI MEURT, LA BÊTE DÉCHIRÉE, LE CONDAMNÉ DÉVORÉ — TOUS ÉTAIENT VICTIMES ÉMISSAIRES AU SENS DE RENÉ GIRARD, OFFRANDES QUI DÉSAMORÇAIENT LA CRISE MIMÉTIQUE DE LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
LE COLISÉE ÉTAIT AUSSI UN ESPACE DE SIMULATION DE POUVOIR. LE PEUPLE, EN HAUT, DANS LES GRADINS, VOTAIT PAR SES CRIS : POLLICE VERSO (POUCE VERS LE BAS), ET LE GLADIATEUR MOURAIT ; POLLICE CONVERSO (POUCE VERS LE HAUT), ET IL SURVIVAIT. CETTE PARTICIPATION ILLUSOIRE CRÉAIT L’ILLUSION DÉMOCRATIQUE DANS UN EMPIRE AUTORITAIRE.
LE PEUPLE CROYAIT DÉCIDER, ALORS QU’IL NE FAISAIT QUE VALIDER UN SPECTACLE DONT L’ISSUE ÉTAIT, LE PLUS SOUVENT, SCENARISÉE. C’EST LE FÉTICHISME DE LA PARTICIPATION : DONNER L’IMPRESSION D’AGIR POUR MIEUX CACHER L’ABSENCE D’ACTION RÉELLE. MAIS IL Y A DANS LE COLISÉE QUELQUE CHOSE DE PLUS SINISTRE ENCORE : LA BANALISATION DE LA MORT. VOIR MOURIR QUOTIDIENNEMENT, EN PUBLIC, COMME DIVERTISSEMENT, C’EST DÉSENSIBILISER L’EMPATHIE, APPRENDRE AU CERVEAU LIMBIQUE QUE LA SOUFFRANCE D’AUTRUI EST SPECTACLE, NON RÉALITÉ.
LES NEUROSCIENCES MODERNES CONFIRMENT : L’EXPOSITION RÉPÉTÉE À LA VIOLENCE MÉDIATISÉE RÉDUIT L’ACTIVATION DU CORTEX INSULAIRE, SIÈGE DE L’EMPATHIE.
LE CITOYEN ROMAIN DU COLISÉE, COMME LE TÉLÉSPECTATEUR MODERNE, DEVENAIT SPECTATEUR ÉMOTIONNELLEMENT ANESTHÉSIÉ, CAPABLE DE CONTEMPLER L’HORREUR SANS EN ÊTRE TROUBLÉ.
LE STADE MODERNE : HÉRITAGE ET PERVERSION
LE STADE CONTEMPORAIN — ET PARTICULIÈREMENT LE STADE DE COUPE DU MONDE — EST LE COLISÉE RÉACTUALISÉ, MAIS DANS UNE VERSION PERVERTIE, PLUS INSIDIEUSE PARCE QUE PLUS DIFFUSE.
DANS LE COLISÉE, LA VIOLENCE ÉTAIT VISIBLE, EXPLICITE, ASSUMÉE COMME TELLE.
DANS LE STADE MODERNE, ELLE EST SUBLIMÉE, DÉPLACÉE, ÉCONOMISÉE.
PREMIÈREMENT, LE REMPLACEMENT DE LA MORT PAR LA MÉDIOCRITÉ.
SI LE COLISÉE OFFRAIT LA MORT COMME CATHARSIS, LE STADE MODERNE OFFRE LE NUL COMME TRANQUILLISANT.
LE MATCH NUL N’EST PAS CATHARTIQUE — IL EST ANESTHÉSIANT.
IL NE LIBÈRE PAS LES TENSIONS, IL LES NEUTRALISE, LES FIGE DANS UN ÉQUILIBRE INSIPIDE.
FIMBU FIMBU CHICOTTE, LA DANSE QUI SUIT N’EST PAS EXPLOSION DE JOIE, C’EST AUTO-HYPNOSE COLLECTIVE, RITUEL OÙ LE CORPS SE MET EN MOUVEMENT POUR NE PAS AVOIR À PENSER.
LE CERVEAU, PRIVÉ DE LA DÉCHARGE ÉMOTIONNELLE FORTE DE LA VICTOIRE OU DE LA DÉFAITE, TROUVE DANS LA CÉLÉBRATION DU NÉANT UNE DOPAMINE DE SUBSTITUTION, FAIBLE MAIS SUFFISANTE POUR MAINTENIR L’ADHÉSION.
DEUXIÈMEMENT, L’ILLUSION DE PARTICIPATION.
COMME AU COLISÉE, LE SUPPORTER MODERNE CROIT AGIR PAR SON SOUTIEN, SES CHANTS, SES DRAPEAUX. MAIS LE SYSTÈME-FOOTBALL EST UNE MACHINE ÉCONOMIQUE TOTALE, OÙ LES DÉCISIONS RÉELLES (RECRUTEMENT, TACTIQUE, POLITIQUE FÉDÉRALE) ÉCHAPPENT ENTIÈREMENT AU SUPPORTER. SA « PARTICIPATION » EST FÉTICHISME DE LA PROXIMITÉ : IL ACHÈTE LE MAILLOT, IL SE DÉPLACE, IL CRIE — ET IL CROIT AINSI APPARTENIR À L’ÉQUIPE, ALORS QU’IL N’EST QUE CONSOMMATEUR DE SPECTACLE, REVENU ÉMOTIONNEL DANS LA CHAÎNE DE VALEUR DU FOOTBALL-BUSINESS. C’EST LE PANEM ET CIRCENSES DU CAPITALISME TARDIF : NON PLUS PAIN DISTRIBUÉ PAR L’ÉTAT, MAIS PRODUITS DÉRIVÉS ACHETÉS SUR LE MARCHÉ ; NON PLUS JEUX SANGLANTS, MAIS MÉDIOCRITÉ VENDUE COMME ÉMOTION.
TROISIÈMEMENT, ET C’EST LE PLUS NÉFASTE : LA SUBSTITUTION DE L’IDENTITÉ COLLECTIVE. LE COLISÉE UNIFIAIT LE PEUPLE ROMAIN AUTOUR DE L’EMPEREUR, CRÉANT UNE ROMANITAS ARTIFICIELLE MAIS EFFICACE.
LE STADE MODERNE CRÉE UNE IDENTITÉ NATIONALE DE SUBSTITUTION.
FACE À L’ÉCHEC DES ÉTATS-NATIONS À RÉSOUDRE LES PROBLÈMES CONCRETS (SANTÉ, ÉDUCATION, EMPLOI), LE STADE OFFRE UNE COMMUNION SYMBOLIQUE OÙ L’ON PEUT SE SENTIR « ENSEMBLE » SANS AVOIR À AGIR ENSEMBLE.
LE MATCH NUL, CÉLÉBRÉ COMME « EXPLOIT », DEVIENT OPIUM DU PEUPLE AU SENS STRICTEMENT FREUDIEN : NON PAS RELIGION, MAIS SUBLIMATION OÙ L’ÉNERGIE LIBIDINALE, PRIVÉE D’OBJET RÉEL (LA TRANSFORMATION SOCIALE), SE FIXE SUR UN OBJET SUBSTITUTIF (L’ÉQUIPE NATIONALE).
ET COMME TOUT OPIUM, IL CRÉE DÉPENDANCE SANS SATISFACTION, BESOIN RÉCURRENT D’UNE DOSE QUI NE COMBLE JAMAIS, SOUS L’IMPULSION STRIDENTE DE MUKWA TOMBOLO, WUMELA, FATSHI BÉTON ET AUTRES FORMES DE DJALELOÏSME QUE SEUL LES CYNOPHAGES SONT CAPABLES.
L’INCONSCIENT COLLECTIF : LA MÉMOIRE DU SANG
JUNG, DANS L’HOMME ET SES SYMBOLES, DÉCRIT L’INCONSCIENT COLLECTIF COMME UN RÉSERVOIR D’ARCHÉTYPES TRANSMIS NON PAR LA CULTURE MAIS PAR L’HÉRITAGE PSYCHIQUE DE L’ESPÈCE.
LE STADE, JE LE CROIS, ACTIVE UN ARCHÉTYPE PROFOND : CELUI DE L’ARÈNE, DU CERCLE OÙ L’ON AFFRONTE LE DANGER POUR PROUVER SA VALEUR. DANS LES SOCIÉTÉS ARCHAÏQUES, C’ÉTAIT L’INITIATION, LE COMBAT RITUEL, LA CHASSE. DANS ROME, LE COLISÉE. AUJOURD’HUI, LE STADE.
MAIS L’ARCHÉTYPE EST DÉGRADÉ. L’INITIATION TRANSFORMAIT L’INDIVIDU ; LE COLISÉE, DU MOINS, OFFRAIT LE RISQUE RÉEL (POUR LES GLADIATEURS) ; LE STADE MODERNE N’OFFRE RIEN DE RÉEL AU SUPPORTER.
IL EST SPECTATEUR D’UN RISQUE QU’IL NE COURT PAS, ACTEUR D’UNE TRANSFORMATION QU’IL NE VIT PAS. C’EST LA PORNOGRAPHIE DE L’ARCHÉTYPE : STIMULATION SANS CONSÉQUENCE, EXCITATION SANS TRANSFORMATION.
L’INCONSCIENT COLLECTIF, APPELÉ PAR L’ARCHÉTYPE DE L’ARÈNE, NE TROUVE DANS LE STADE MODERNE QU’UNE SIMULATION VIDE, ET IL RÉAGIT PAR CETTE ÉTRANGE EUPHORIE FACTICE — LA DANSE DU MATCH NUL — QUI N’EST PAS JOIE MAIS COMPENSATION DU MANQUE.
ET LE MATCH NUL, DANS CETTE ÉCONOMIE ARCHÉTYPALE, C’EST LE SACRIFICE REFUSÉ. DANS L’ARÈNE PRIMITIVE, IL FALLAIT UN VAINQUEUR ET UN VAINCU, UNE VIE PRISE POUR QUE LA COMMUNAUTÉ SURVIVE.
LE MATCH NUL, C’EST LE SACRIFICE SANS VICTIME, LA CATHARSIS SANS PURIFICATION. L’INCONSCIENT COLLECTIF, PRIVÉ DE LA RÉSOLUTION RITUELLE, TOURNE EN ROND, RÉPÈTE LE GESTE SANS ABOUTIR.
D’OÙ CETTE OBSESSION DU SUPPORTER, CE BESOIN DE REVENIR, MATCH APRÈS MATCH, COMME LE JOUEUR PATHOLOGIQUE REVIENT À LA TABLE DE JEU — PARCE QUE CHAQUE « NUL » LAISSE UN RESTE NON SYMBOLISÉ, UNE TENSION NON DÉCHARGÉE, QUI EXIGE LA RÉPÉTITION.
LE STADE COMME DISPOSITIF DE POUVOIR BIOPOLITIQUE
FOUCAULT, DANS SURVEILLER ET PUNIR, PUIS DANS SES COURS AU COLLÈGE DE FRANCE, A THÉORISÉ LA BIOPOLITIQUE : LE POUVOIR MODERNE NE S’EXERCE PLUS PAR LA MORT SOUVERAINE, MAIS PAR LA GESTION DE LA VIE, LA RÉGULATION DES POPULATIONS, LE CONTRÔLE DES CORPS.
LE STADE, DANS CETTE PERSPECTIVE, EST UN DISPOSITIF BIOPOLITIQUE PAR EXCELLENCE.
IL DISCIPLINE LES CORPS : LES SUPPORTERS SONT ASSIS, RANGÉS, RÉGLEMENTÉS, SOUMIS À DES PROTOCOLES DE SÉCURITÉ, DE CONSOMMATION, DE COMPORTEMENT.
IL PRODUIT DES AFFECTS : LA JOIE CONTRÔLÉE, LA DÉCEPTION CANALISÉE, L’ENTHOUSIASME PROGRAMMÉ.
IL CRÉE DES DONNÉES : CHAQUE BILLET, CHAQUE ACHAT, CHAQUE CLIC SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX ALIMENTE LES ALGORITHMES DE PRÉDICTION COMPORTEMENTALE.
LE SUPPORTER DU MATCH NUL N’EST PAS LIBRE DANS SA DANSE — IL EST PRODUIT DU DISPOSITIF, CORPS-AFFECT-DONNÉE DANS UNE CHAÎNE DE VALEUR QU’IL DÉPASSE.
ET LE « NUL » LUI-MÊME, DANS CETTE ÉCONOMIE BIOPOLITIQUE, A UNE FONCTION PRÉCISE : IL EST RÉSULTAT OPTIMAL POUR LA RENTABILITÉ.
UNE VICTOIRE ÉCRASANTE DÉSÉQUILIBRE LE SPECTACLE, UNE DÉFAITE HUMILIANTE DÉCOURAGE LA CONSOMMATION.
LE MATCH NUL, AU CONTRAIRE, MAINTIENT LE SUSPENSE, LA TENSION, L’ESPOIR FUTUR. IL ÉST PRODUIT CALIBRÉ, POINT D’ÉQUILIBRE OÙ L’ÉMOTION EST SUFFISANTE POUR MAINTENIR L’ENGAGEMENT, INSUFFISANTE POUR LE RÉSOUDRE. LE SUPPORTER, EN DANSANT LE NUL, CÉLÈBRE SA PROPRE CAPTURE DANS LE DISPOSITIF, SON STATUT DE VARIABLE DANS UNE ÉQUATION DONT IL N’EST PAS LE SUJET.
V. RETOUR AU TRAIN, À ORWELL, À LA RÉSISTANCE
ET PUISQUE L’ABSURDE DE LA SITUATION M’ÉTOUFFE, PUISQUE LES DANSES DE LA MÉDIOCRITÉ ME RÉPUGNENT, QUE LES OMBRES DU TRAIN NE ME RÉPONDENT PAS, ET QUE JE SAIS DÉSORMAIS QUE LE STADE N’EST QU’UN COLISÉE DÉGUISÉ, JE ME RÉFUGIE DANS LA LECTURE.
JE REPLONGE DANS 1984 D’ORWELL — CE LIVRE QUE JE FEUILLETTE EN MÊME TEMPS, EN PARALLÈLE DE TOUT CE VACARME.
POURQUOI 1984, MAINTENANT ?
PARCE QUE J’Y TROUVE NON SEULEMENT L’ÉCHO DU DOUBLETHINK (CÉLÉBRER LE NUL COMME VICTOIRE), MAIS QUELQUE CHOSE COMME LA DESCRIPTION DU DISPOSITIF TOTAL. LE MINISTÈRE DE L’AMOUR, LA POLICE DE LA PENSÉE, LA NOVLANGUE — TOUS SONT PRÉSENTS, EN VERSION DIFFUSE, DANS L’ÉCONOMIE DU FOOTBALL MODERNE.
LA NOVLANGUE DU STADE TRANSFORME LE « NUL » EN « RÉSULTAT POSITIF », LA « MÉDIOCRITÉ » EN « PARCOURS HONORABLE », L’ »ÉCHEC » EN « EXPÉRIENCE ».
LE MINISTÈRE DE L’AMOUR DU FOOTBALL, CE SONT LES CONSULTANTS TÉLÉ, LES JOURNALISTES COMPLAISANTS, LES ANCIENS JOUEURS NATURALISÉS COMMENTATEURS, QUI NORMALISENT L’INSUFFISANCE ET PATHOLOGISENT L’EXIGENCE.
MAIS SURTOUT, 1984 ME RAPPELLE QUE LA RÉSISTANCE COMMENCE DANS LA CONSCIENCE.
WINSTON SMITH, AVANT DE TRAHIR, SAIT. IL SAIT QUE DEUX ET DEUX FONT QUATRE, MÊME QUAND LE PARTI DIT CINQ.
MOI, DANS LE TRAIN POUR LE CAILLOUX, JE SAIS QUE LE MATCH NUL N’EST PAS UNE VICTOIRE, QUE LA DANSE EST UNE MYSTIFICATION, QUE LE STADE EST UN COLISÉE MODERNE.
CETTE CONSCIENCE, MÊME IMPUISSANTE, EST ACTE DE RÉSISTANCE.
ELLE NE CHANGE PAS LE MONDE, MAIS ELLE LE DÉNOMME, ET LA NOMINATION EST LE PREMIER PAS VERS LA TRANSFORMATION.
LA CHANSON CONTINUE DANS MES OREILLES, BOKO ZONGA MABOKO PAMBA, BOKO ZONGA MABOKO WOLOLO WOLOLO WOLOLO EH, LE MANTRA QUI N’EST PLUS PRISON MAIS ARMURE SONORE, BULLE PROTECTRICE OÙ JE PRÉSERVE MA LUCIDITÉ.
LES OMBRES DANS LE TRAIN — CES BILILI — PEUT-ÊTRE SONT-ELLES AUSSI DES WINSTON SMITH, DES CONSCIENCES SILENCIEUSES QUI SAVENT ET NE DISENT PAS.
PEUT-ÊTRE QUE MON NKOLÔ, DANS SON SILENCE, ME DONNE DÉJÀ LA SEULE RÉPONSE POSSIBLE : SAVOIR, NOMMER, REFUSER DE DANSER LE NUL.
LE TRAIN ROULE.
LE COLISÉE, LOIN, S’ILLUMINE POUR LE PROCHAIN MATCH, ET QUELQUE PART, DANS UN STADE OU DANS UNE TÊTE, UNE CONSCIENCE REFUSE DE CÉLÉBRER.
ZOROBILEL INGETA SOLARIEN, LE 24 JUIN 2026
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